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# Le cosmopolitisme

### Le cosmopolitisme contemporain ne se définit pas seulement comme l’idée d’un dépassement des nations au nom de l’universel. Il apparait avant tout comme une idéologie qui disqualifie les enracinements historiques et culturels au profit d’un modèle unique présenté comme normatif. Sous couvert d’ouverture, il introduit une forme d’uniformisation qui, au lieu d’élever l’individu, l’ampute de ses médiations culturelles essentielles. Il ne conduit pas à l’universalité, mais à l’alignement.

**Le cosmopolitisme peut être défini comme une doctrine idéologique qui proclame le renoncement aux traditions nationales ou locales, dévalorise les formes historiques d’individualité collective et encourage une imitation des modèles étrangers, perçus comme intrinsèquement supérieurs.** Sous sa forme contemporaine, il est un programme d’unification culturelle et politique du monde, fondé sur le discrédit des appartenances nationales, sur le rejet du sentiment d’honneur collectif et sur l’idéalisation d’un mode de vie présenté comme universel – le plus souvent, le mode de vie américain.

**Le cosmopolite se présentera spontanément comme un&#x20;*****citoyen du monde*****&#x20;défini par des valeurs abstraites qu’il partagerait avec ses semblables, quel que soit leur origine et le lieu où ils vivent, plutôt que comme un individu inscrit dans une communauté locale ou nationale** possédant ses particularismes propres. On a pu parler à propos de ces deux postures, de l’opposition entre les *anywhere* (n’importe où) et les *somewhere* (quelque part).

**Cosmopolitisme et négation des médiations concrètes**

Il convient de distinguer l’universel concret de l’universel abstrait. Le premier se forme historiquement, par l’expression particulière de chaque culturelle, de chaque spécificité. Des thèmes ou des idées universelles sont exprimées dans des formes spécifiques, des interprétations particulières. Chaque culture produit une vision du monde structurant les grands problèmes de l’existence. Certains thèmes sont universels, mais la façon de les approcher sont particuliers. L’universel concret, c’est la pluralité des contributions particulières aux questions universelles.

L’universel abstrait se prétend au contraire immédiatement valable pour tous, en toutes circonstances, sans tenir compte des traditions, des langues, des histoires. Le cosmopolitisme contemporain relève de cette abstraction. Il substitue à la diversité historique des formes de vie un idéal théorique d’humanité unifiée, mais sans substance.

**Or tout projet de culture suppose des médiations. L’individu ne se forme pas dans le vide, mais dans un héritage, une langue, une éducation, une histoire.** Il se forme parce qu’il reçoit quelque chose et ce quelque chose est nécessairement particulier. L’idée que l’on pourrait produire un citoyen du monde par simple décision de l’esprit n’a aucun sens anthropologique. Le cosmopolitisme, en voulant dépasser les appartenances, ne produit donc pas un homme abouti, mais un être interchangeable.

**L’alignement culturel sous couvert d’universalisme**

La diffusion du modèle américain après 1945 constitue un cas d’école d’alignement culturel. Sous l’étiquette de « mode de vie moderne », c’est une configuration historique, issue d’un contexte économique, technologique et moral particulier, qui a été élevée au rang de norme planétaire. L’universel devient ici le masque du particulier dominant.

Les élites européennes, fascinées par la puissance américaine ou redevables envers celle-ci de leur position de pouvoir, ont contribué à cette normalisation. Les voyages d’études, la formation politique aux Etats-Unis (par le programme *Young Leaders*, par exemple), les réformes universitaires orientées vers les standards anglo-saxons, illustrent une dynamique de mimétisme culturel. Le cosmopolitisme cesse alors d’être une ouverture à l’autre pour devenir une fermeture à soi-même.

**La nation comme condition de l’universel**

**La nation, dans le cadre moderne, est la forme politique et culturelle dans laquelle les peuples ont accédé à la conscience historique et à l’action collective.** Elle est le lieu de la transmission, de l’école, de la mémoire partagée, de la décision démocratique. Elle est la forme concrète par laquelle les peuples se manifestent et le média par lequel ils expriment leur particularisme. Il ne faut pas uniquement comprendre le terme de nation au sens d’Etat-Nation, mais également de conscience d’appartenir à un groupe commun. C’est pourquoi la nation ne se confond pas avec l’Etat (même si l’*Etat-Nation* tente de faire correspondre un Etat à un peuple).

Une idée universelle qui ne passe pas par la nation, c’est-à-dire une culture spécifique, devient soit un rêve inopérant, soit un projet impérial.

**Cosmopolitisme et désarmement moral des peuples**

Le cosmopolitisme agit enfin comme un levier de désarmement symbolique. **Il réduit l’attachement à une langue, à une histoire, à une tradition, à un territoire, etc, à de simples préjugés, voire à une vision étriquée de l’existence.** Ce faisant, il délégitimise les peuples eux-mêmes et leur retire les ressources de la résistance morale et intellectuelle et, au-delà, de leur pérennité culturelle. Il en fait des agents passifs d’un ordre extérieur.

Les élites européennes, depuis l’Après-Guerre, ont massivement soutenu cette mutation, au nom de l’Europe, de la paix ou du progrès. Elles ont agité systématiquement le spectre de la guerre et des crimes auxquels conduiraient inévitablement le nationalisme, lequel dériverait tout aussi inévitablement de l’attachement à une culture particulière. Le cosmopolitisme et l’universel seraient ainsi des nécessités pour éviter la barbarie. Néanmoins, on voit que ce mouvement se met en réalité au service d’un projet politique et d’une hégémonie extérieure.

Conclusion

**Loin d’être un dépassement des nationalismes, le cosmopolitisme moderne en est souvent le double inversé. Là où les nationalismes exacerbent une identité fermée, il propose une dissolution sans identité. Il ne construit pas une culture commune, mais un marché global de contenus standardisés.**
