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# Le multiculturalisme contre la démocratie

### Alors que la démocratie repose sur la recherche de l’intérêt général d’un peuple, dont les différentes composantes sont capables de négociations parce qu’elles partagent des intérêts fondamentaux communs, le multiculturalisme empêche ce processus en le remplaçant par une compétition entre groupes aux vues intrinsèquement divergentes.

Parallèlement à l'émergence de sociétés multiculturelles, **une valeur nouvelle est apparue dans le discours politique : celle du “vivre ensemble”**. Invoquée, notamment, à chaque épisode de tensions religieuses, cette valeur est à la fois la caution et le but du multiculturalisme, selon que celui-ci est envisagé comme un simple moyen ou comme une fin en soi :

— sa caution, car même lorsqu'ils ne font pas du multiculturalisme une fin en soi, ceux qui prônent le “vivre ensemble” se portent garants de sa viabilité pratique. C’est par exemple le cas des communautés religieuses prônant le respect des autres fois, tout en les tenant pour erronées et en souhaitant que leurs adeptes se convertissent librement à la “vraie” religion ;

— son but, car le multiculturalisme, souvent, n'est pas simplement envisagé en tant que modalité institutionnelle d'une coexistence pacifique de cultures diverses, mais comme l'affirmation d'un refus positif de les hiérarchiser, et donc de favoriser une culture plutôt que n'importe quelle autre. Le multiculturalisme devient alors en lui-même un but moral et un horizon politique, dont le projet se définit négativement, par le refus de toute prépondérance d'une culture donnée.

Le bien-fondé du projet multiculturel a été débattu à de nombreux points de vue ; la question que nous poserons ici est uniquement celle de sa compatibilité concrète avec le fonctionnement démocratique.

**Un régime démocratique fonctionnel suppose deux choses** :

1\. **une société suffisamment développée et hétérogène socialement pour que des différends aient à être tranchés par les urnes**. En effet s'il n'y a pas de désaccords, aucun vote ne peut avoir lieu, car il n'existe pas de camps entre lesquels choisir ;

2\. suffisamment d'homogénéité pour que

a. **des majorités puissent émerger et des décisions être prises** ;

b. **un intérêt général puisse exister**, c’est-à-dire que la politique puisse être conçue comme la gestion optimale de la cité et non l’exploitation de ressources et de position au profit du groupe au pouvoir.

La première de ces deux conditions est toujours satisfaite : aussi harmonieuse soit-elle, aucune société ne connaît de consensus parfait touchant les moindres questions.

La seconde condition est évidemment beaucoup plus délicate. En particulier, **elle suppose que, au moins touchant les aspirations fondamentales des individus, les points communs qui les unissent excèdent les différences qui les séparent**. Ce n'est en effet qu'à cette condition qu'ils peuvent rationnellement être portés à consentir des renoncements et sacrifices : l'intérêt à collaborer doit demeurer prédominant. Or c'est là précisément ce qui, dans les sociétés multiculturelles, est mis en péril.

En effet, **lorsqu'une société est culturellement homogène, seules les questions socio-économiques peuvent être sources de tensions**. Si ces tensions peuvent parfois s'exacerber voire s'envenimer, leur solution n'est jamais théoriquement impossible : un compromis mutuellement avantageux est toujours au moins concevable, et si son obtention est parfois longue et difficile, il n'est dans l'intérêt de personne de ne pas l'obtenir du tout. C’est en quelque sorte ce qui a été réalisé dans les pays européens, qui ont développé des Etats-Providence accordant d’importantes protections aux travailleurs, proposant ainsi une solution à la « question sociale » qui a émergé au moment de la Révolution industrielle.

Dans une société homogène, le jeu démocratique ne peut donc pas se gripper à long terme, quand bien même il connaîtrait des blocages occasionnels.

**Lorsqu'une société est culturellement hétérogène, en revanche, il se peut que les questions socio-économiques soient tenues pour secondaires et que les oppositions culturelles ne soient pas susceptibles de compromis**. Tel est le cas lorsqu'il est question de choisir entre deux options mutuellement exclusives : par exemple, une culture sanctifiant la liberté d'expression, et une culture réprimant le blasphème. Il suffit alors que les populations en jeu soient d'importance numériquement comparable (que les cultures en opposition soient deux, ou plus) pour que le processus électoral ne puisse plus fonctionner, et, s'il donne raison à un camp à une faible majorité, pour que ses résultats ne soient pas acceptés.

Mais il n'est pas nécessaire qu'un conflit se fasse jour sur une même question où deux camps prennent des positions inconciliables. **Il se peut aussi, plus simplement, que chaque groupe culturel (qu'il se définisse en termes religieux, ethniques ou autres) en vienne à poursuivre ses propres intérêts via son propre mouvement politique, sans égards pour ceux des autres**. À la concurrence électorale pour une vision du bien commun succéderait la concurrence pour des biens communautaires particuliers ; à la lutte des classes (résolue dans un libéralisme modéré) succéderait une lutte des groupes culturels dont il est difficile de prédire l'issue. De tels phénomènes sont déjà observables en Belgique et au Royaume-Uni, où des candidats communautaires ont fait campagne sur des thèmes touchant la diaspora plutôt que sur des thèmes locaux (dernièrement, le financement britannique d'un aéroport au Pakistan).

Loin de créer des ponts entre les cultures, qui s'effacent dans le processus, **les sociétés multiculturelles créent un désengagement pour le bien commun, nourrissent le clientélisme et créent une conflictualité importée**. La politique n’est plus conçue comme la recherche d’un intérêt commun mais comme la concurrence entre groupes pour obtenir des avantages sociaux et économiques, dans un jeu à somme nulle.
